Pierres
de Lumière
juillet 2012
       

Qui dit vacances, dit ralenti!

Ce numéro 124 de notre Journal ‘Pierres de Lumière’ est donc celui de l’été. L’été, normalement c’est la chaleur, l’approche des vacances qui incitent peut-être à ce désir: ‘vivre au ralenti’ Etre sur la plage, faire la sieste, bouquiner, se laisser inviter chez des amis pour se refaire le monde, l’histoire ou partager encore ces douces randonnées sur la route de st Jacques de Compostelle en profitant des paysages protégés qui s’offrent à notre regard timide.
Pourtant « vivre au ralenti » pour certains est souvent, une souffrance. Demeurer de long jours cloué sur un lit par la maladie, se sentir incapable de mener à bien ses affaires, tant une inquiétude vient comprimer notre cœur et son énergie, sentir dans sa tête et dans son corps les années pesant de plus en plus lourd sur notre rythme, être tenaillé par un chagrin qui n‘en finit pas de nous laisser étranger au monde: situations parmi d’autres, où le ‘ralenti’ est marqué de pénibilité. De souffrance. Où notre corps ou un de ses membres: coeur, âme, esprit nous rappelle, nous annonce qu’il n’est pas à notre disposition, qu’il a son propre tempo !
Nos vies occidentales sont pourtant pour beaucoup ainsi façonnées que nous n’en finissons pas de n’avoir jamais achevé ce que nous devons ou devrions faire. Si souvent débordés, compressés, l’allure devient comme affolée, quand soudain (ou lentement) elle n’est plus sûre de rien, ne maîtrise plus son débordement. La vente des agendas plusieurs mois à l’avance, comme notre possibilité de programmer des rendez-vous pour 2014 sur nos ‘organisers’ électroniques est un bon symptôme ! Toujours exister en avant, en quelque sorte; tel serait le mot d’ordre lancinant qui nous est adressé. Vivre en avant pour espérer rencontrer le présent quand l’agenda le signale.
Mais voilà que la vie n’aime pas être ainsi engoncée en une seule orientation. Elle se rebelle. Demande à s’arrêter. Implore de regarder le papillon qui vient de se poser sur la fleur, le visage douloureux qui passe près de nous, le ciel où s’entrecroisent les nuages. Rien même. Ambivalence du ralenti Figure de la dureté des possibles de la vie, comme chance pour son épaisseur, sa nouveauté.
Quand nous regardons un film passé au ralenti, n’est-ce pas pour apprécier un détail, revenir sur une image trop rapide, mieux comprendre une scène ? Si le ralenti de la vie pouvait être le temps de l’interrogation paisible, d’une écoute et d’un regard aiguisé des paysages de nos existences: nos amours, nos engagements professionnels, sociaux, le poids que nous donnons aux choses. Temps de ressaisie de la vie, comme si nous la ramassions pour mieux l’aimer et l’offrir. Pour mieux y habiter, pour mieux nous y perdre. Aller au fond de nous-même pour mieux nous connaître et pourquoi pas y découvrir l’existence de Dieu?
A regarder l’Evangile, il ne manque pas de ralenti ! Quand Jésus se retire avec ses disciples et leur explique ses paraboles, ne serait-ce pas du ralenti ? Quand il s’invite chez Zachée, chez le pharisien Simon, quand il s’arrête près du puits où se fera l’éblouissante rencontre de la Samaritaine, ne vit-il pas au ralenti ? Lui, dont pourtant la vie publique sera si brève. Prendre le temps d’accueillir du parfum sur ses pieds, de s’arrêter pour écouter une pauvre femme malade et insignifiante aux yeux des siens, alors qu’il a tant de choses importantes à faire, et si peu de temps pour les réaliser, qu’est-ce donc ? Sinon une façon de déclarer que le rythme du temps n’est peut-être pas ce que nous en imaginons. Qu’il n’est pas sûr que la vie se joue dans le plein, le trop plein, avec ses vertiges comme ses angoisses. Si de notre vivant, nous pouvions faire surgir du ralenti ! Du bonheur inattendu comme le Salut pour la maison de Zachée, la soif qui fait vivre pour la femme de Samarie ?
Se mettre à aimer le ralenti, où peut-être la parole de l’autre s’offre différemment. Surtout l’autre timide, discret qui n’ose pas trop déranger. Le ralenti lui laisse l’espace, lui murmure qu’il peut s’autoriser à venir, car du temps pour d’autres, pour d’autres choses, pour rien, demeurera. Et il en restera encore.
Mais peut-être pourrions-nous être aidé ? Car pour être apprivoisé de gré ou de force, encore faut-il que ce nouveau temps soit habité, Que sa nourriture se mêle à la circulation de la vie en nous, Manne de beauté pour les jours sombres, poèmes qui reviennent à la voix et interdisent au mal subi de tout emporter. Nourriture des Ecritures, par comme dirait Laurent ‘leur manducation’ au long des jours: manducation qui les transforme alors en Parole pour chaque temps. Nourriture d’amitié. Aux heures vides reviennent les visages, les conversations, le souci aussi pour chacun. Petits riens des ralentis qui annoncent que la vie est toujours là, vivante, unique, essentielle et que nous avons toutes et tous du prix aux yeux de Dieu et qu’il nous nourrira toujours par sa Parole et par sa Présence, si nous le voulons bien.


Père Renaud WITTOUCK