Pierres
de Lumière
décembre 2008
       

Veillez

En ces temps de Toussaint et d’Avent une phrase revient régulièrement dans les Evangiles: Veillez…Car j’ajouterais « vous ne savez ni le jour, ni l’heure »… A l’heure où j’écrivais un article pour le 100 è anniversaire de Sœur Emmanuelle, ces médias dans lesquelles elle était parfois trop présente un peu ‘too much’ comme l’abbé Pierre ou Jean-Paul II à leur époque, nous annonçaient son départ pour la rencontre avec Celui qu’elle avait aimé toute sa vie. Elle disait « Je ne peux plus me prendre pour Sœur Emmanuelle Quand j’arriverais au Paradis, le Bon Dieu ne me demandera pas à quelle place j’étais au top 50, des personnalités ! » Assurément le clin d’œil du destin (humour de Dieu !) s’est révélé pour l’inviter à disparaître moins d’un mois avant son centième anniversaire, pour lequel elle avait prévu de venir à Paris. Pas de célébration sensationnelle donc, ni d’hommage national appuyé. L’aurait-elle aimé vraiment ?
Qui n’a pas souri devant la fascination que Sœur Emmanuelle, ou que certaines personnes exercent sur d’autres… Les top-models sur les femmes ( et pas seulement les ados!) qui enchaînent alors régime sur lifting pour tenter de leur ressembler. Les stars de la musique ou du show business, imposant leurs idées, leurs tics, leurs modes, leurs styles à tout un public qui semble captif et je ne suis pas d’accord avec le Cardinal André Vingt Trois quand il dit dans son homélie que « Les vedettes n’ont pas de successeurs, les serviteurs ont des amis qui les soutiennent et qui développent leur œuvre » car les artistes ne sont pas toujours comme les amoureux seuls au monde, une amitié peut s’établir entre certains. Et parfois nous découvrons après leur mort que certaines vedettes politiques, sportives ou artistiques ont fondé des associations pour aider des malades ou les paumés de la vie… et leurs œuvres continuent elles aussi… sans oublier les chercheurs, philosophes ou autres intellectuels qui fascinent et influencent considérablement les conversations dans les dîners mondains ou les cercles branchés… Et ne prétendons pas que ça ne concerne que les jeunes ! Moi par exemple j’ai une curieuse tendance à lire ‘Paris Match’, ou même ‘Gala’, ‘Voici’ (un comble) ‘Maxi’ ces journaux people, quand je suis chez le médecin, le dentiste ou le kiné… Les destinées de Diana, Caroline de Monaco, Carla Bruni, Cécilia, Brel, Delerme, ou Johnny… des stars de la chanson, du cinéma, des artistes connus ne me laissent apparemment pas tout à fait indifférent !
Difficile aujourd’hui de rester vraiment libre et indépendant dans une société rouleau-compresseur qui aime bien l’uniformité et le stéréotype, même si elle prétend valoriser les différences! Alors bien sûr, il y a la voie de l’anticonformisme pur et dur. Le refus de se plier au système, à la hiérarchie, aux convenances, à la mode, et j’en passe… Mais à la longue, c’est fatiguant aussi, et très lourd à porter. Rien de plus désagréable que quelqu’un qui systématiquement va à l’encontre des idées reçues ou des façons de faire, juste par principe. On ne peut tout de même pas vivre à contre courant en permanence.
Alors… comme Sœur Emmanuelle, comment être (ou devenir) soi-même, bien dans sa peau et dans sa tête, dans ses idées et ses convictions, sans être un mouton de Panurge ou un révolté permanent ? « Ne vous conformez pas au siècle présent, mais soyez transformées par le renouvellement de votre intelligence… « écrivait l’Apôtre Paul dans une de ses lettres aux Romains. Apparemment le problème ne date pas d’hier.. Ils avaient déjà tendance, à l’époque, à vouloir tous se ressembler !
Ce texte me trouble et me rassure. Il me trouble parce qu’il est exigeant: il ne s’agit pas de laisser faire, de grandir, de mûrir, de vieillir, sans réfléchir, en suivant bêtement quelqu’un qui nous montrerait le chemin, fut-il Evêque, prêtre, artiste de renon, époux ou modèle en quelque genre que ce soit. Nous sommes appelés à l’autonomie et à la responsabilité, face à la seule Parole digne de confiance, celle de Dieu, incarnée en Jésus et révélée dans la Bible. Il me rassure parce qu’il nous laisse le temps. La transformation est un processus qui peut être long, qui s’adapte à notre rythme, et qui prend sans doute toute la vie…
« Dieu nous a donné le monde, les poissons, les oiseaux, la terre pour faire la fête, pour en jouir ensemble, en partageant. Pour moi, dit Sœur Emmanuelle le plus important sur terre, c‘est de déployer toutes les ressources que nous avons reçues (notre intelligence, notre volonté, notre santé tant qu’elle est encore bonne) ( nos talents) pour vivre au maximum en créant du bonheur. Le vivant, c’est celui qui aime une fleur, un rayon de soleil, un bon repas. Au moment de mourir saint François, le pauvre d’Assise a demandé à Claire de lui donner un gâteau à la frangipane. Et Claire qui savait qu’il adorait la frangipane, le lui avait déjà préparé. C’est cela, vivre »…
Alors après avoir bien vécu, après avoir écrit notre livre, après avoir fait fructifier nos talents seulement nous pourrons dire « Où tu iras j’irai… » La déclaration est peut-être lyrique, certes… Mais je ne suis pas sûr de pouvoir la prononcer encore à la légère, à qui que ce soit, même à ceux et celles que j’aime…sauf peut-être à Dieu et encore pas pour l’instant.



Abbé Renaud WITTOUCK